Ainsi parlait Acquaviva

On se souvient peut-être des paroles de Zarathoustra à l’heure de midi:« Silence! Silence! Le monde à l’instant même n’est-il devenu parfait? Que m’advient-il donc? De même qu’une légère brise, invisible, sur une mer étale danse, légère, d’une légèreté de plume, ainsi- danse sur moi le sommeil ». On se souvient sans doute de ces quelques paroles d’extase qui, jetées dans une chaleur étouffante, place ce personnage de la solitude, ce personnage du sublime, qu’est Zarathoustra au coeur d’une situation harmonieuse dans laquelle celui-ci disparaît. On se souvient de ces quelques paroles qui permettent au héros de Nietzsche de rompre enfin avec la vie des autres hommes, vivant dans les villes, vivant en famille, sans jamais se soucier de leur propre chemin vers la hauteur. Dans des montagnes retirées des passions, loin de l’histoire des hommes, au milieu des moutons, des sangliers et des sentes de bergers, les personnages de Jean-Yves Acquaviva n’ont pas eu la chance de rompre avec l’égoïsme des plaines. Nés sous les cimes, n’ayant rien connu d’autre que l’air des montagnes et les pierres des maisons du village pour grandir, Ghjuvan’Tumasgiu et Alexandre sont contraints à la solitude, livrés au sublime, forcés à l’isolement. De leur côté, ce chemin de travers, cette route qu’il faut arpenter dans une solitude choisie, en d’autres termes, comme le veut l’étymologie de la rupture, cet exil qu’il leur faut décider vers une vie à peine imaginable, prend la forme d’une descente du côté de la violence et de l’inceste, du viol et du meurtre, de la jalousie et de la guerre- disons le mot, de l’enfer- pour rencontrer ce qui leur avait été caché à plus de mille mètres d’altitude, l’humanité. Conçus comme deux romans d’apprentissage, Ombre di guerra et Cent’anni centu mesi, les deux ouvrages de Jean-Yves Acquaviva, recueillent toujours en leur sein l’histoire de cette crise qui conduit les héros d’un monde pastoral, paternel, patriotique, du côté de l’expérience du mal, du péché, de la connaissance. Ayant chuté de leur Éden, ayant chuté du monde de l’enfance, les héros des deux romans font cette découverte de la maturité si liée au domaine romanesque, cette découverte que l’homme est soumis au même crime, et à la même violence et à la même lutte, que l’histoire se répète sans cesse et qu’elle entraîne, dans un éternel retour, le héros des montagnes aux montagnes, du village au village, de la mort à la mort, dans un unique souci d’oubli de soi. Il faudra alors s’intéresser à l’histoire non pas seulement comme moyen d’accéder à l’effondrement de la société paysanne insulaire, ou comme explication d’une crise familiale, mais plutôt comme facteur de lucidité, facteur de connaissance personnel de ce fleuve qui coule et ne coule pas, facteur éthique face au deuil, au crime et à la mort. Comme Zarathoustra, le héros des romans de Jean-Yves Acquaviva doit accepter de vivre au-dessus des hommes, perché dans ses montagnes, résigné à ne plus rien vouloir de l’humanité- Alexandre- ou alors plonger dans la mélancolie, la maladie d’une mémoire complètement dédiée au regret- Ghjuvan’Tumasgiu. Dans cet essai, j’ai voulu revenir au coeur de l’expérience de l’exil, m’intéresser d’un peu plus près à cette catabase qui attend le héros du roman d’apprentissage. Si je le souhaitais, c’était pour penser ensuite l’histoire comme processus répétitif, déchirant, destructeur, de l’homme finissant par se nier pour s’élever au-dessus de la souffrance ou pour y périr d’un éternel regret.

Le reste de l’article est consultable sur Zone critique.

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