La Leçon de choses de Jérôme Ferrari

Pour Jérôme Ferrari et Didier Alexandre.

Dans La Route des Flandres, un terme me semble essentiel. Ce terme désigne l’enjeu même de la littérature et, au-delà de la littérature, de la représentation occidentale, que ce soit la représentation historique ou artistique; ce terme, utilisé par le narrateur, est remémoré, car l’enfer de La Route des Flandres, s’il s’agit bien d’un Enfer, ce dont je ne doute pas tant la mémoire du narrateur le hante, réside en ce que la mémoire procède d’un geste rétrospectif que l’on peut qualifier de partiel, de lacunaire, de subjectif- dans tous les sens du terme. Dans La Route des Flandres, alors que le lecteur est plongé dans un amas de discours, de détails interminables sur la guerre, sur l’angoisse et sur la peur, alors que le lecteur ne cesse d’être joué, voire abusé, par une mémoire dont l’activité principale consiste à imbriquer les émotions, les souvenirs et les paroles d’autres personnages au coeur même d’une seule énonciation, c’est une leçon qui nous est adressée: une leçon sur le temps, une leçon sur l’histoire, une leçon sur la mort.

Ces trois leçons sont imaginées, pensées, comme les soutiens d’une seule parcelle de mur « (…) s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps », cette même parcelle donnant lieu aux gravats de Leçon de choses, cette même parcelle détruite, que la phrase contrariée, déchirée, puis recollée, des romans de Claude Simon ne cesse de souligner parce qu’elle désigne l’acte même de la mémoire, l’enjeu même du vivant confronté à l’épreuve de la mort: consigner, dans l’urgence, dans le mouvement, à savoir face au péril qu’incarnent l’oubli , le mensonge et l’inexactitude, des morceaux d’un passé détruit. L’enjeu demeure identique dans les romans de Jérôme Ferrari: ce qu’il reste à faire, ce qu’il reste à penser et à aménager, c’est une mémoire fondée non pas sur des mythes identitaires, mais sur la misère, sur le désespoir, sur la bêtise que les hommes de cette île s’approprient.

Eux qui vivent dans un monde où la règle du Père repose dans le secret, eux qui vivent dans un monde effondré qu’ils ne cessent de rebâtir, eux qui restent, à l’instar de Marcel Antonetti, devant leur fenêtre, en attendant qu’une sentence écrite dans un ciel vide les condamne, ils n’ont plus qu’à préparer la terrible et difficile épreuve de la mort en affrontant leurs cachotteries et leur culpabilité, en marchant difficilement vers le pardon et l’oubli. Dans cet essai, j’ai voulu revenir sur ces orphelins, que j’ai déjà rencontrés dans les romans de Marco Biancarelli, et sur ces innocents, que j’ai également vus chez Jean-Yves Acquaviva, ces hommes et ces femmes confrontés à une crise identitaire, historique, personnelle, faisant d’eux les martyrs désignés d’une communauté privée de son passé, éloignée de l’histoire, condamnée au silence. J’ai aussi souhaité, au-delà de la dimension mémorielle, arpenter avec l’auteur son XXe siècle fait de violence et de guerres pour revenir à notre époque et tenter d’y puiser les conditions déchirantes d’une mémoire heureuse.

Le reste de l’article est consultable sur Zone critique.

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