Tonu è timpesta : un nouvel espace littéraire

Le sturm und drang est un mouvement littéraire et philosophique allemand créé à la fin du XVIIIe siècle pour lutter d’une part contre les idées de la Révolution et d’autre part contre les oeuvres françaises, dominantes à l’époque de Goethe et de Schiller, dans les régions germanophones. Ce mouvement n’a eu qu’un seul but, fonder une culture allemande qui résisterait à la domination française, fonder une culture populaire qui, de fait, saurait unifier un pays éclaté en duchés et comtés autour d’une langue commune. Elle eut aussi comme priorité, autour de Hegel, de refonder un christianisme qui ne serait plus politique, du fait de l’effondrement de la monarchie de droit divin en France, mais esthétique, un catholicisme qui saurait sauver l’Europe de la violence dans laquelle celle-ci avait basculé et ne cesserait de le faire pendant plus de deux siècles. Le Génie du Christianisme, publié par Chateaubriand en 1805, introduisait cette idée en France. Il insistait sur la nécessité de trouver dans l’art chrétien, je dirais l’art roman du retour aux racines chrétiennes, aux chevaliers et aux langues vulgaires et anciennes, un moyen de se sortir du chaos, de la Terreur dans laquelle les événements de 1790-1800 avait plongé le pays. C’est ce mouvement qui permettra à Madame de Staël de fonder ce que l’on appelle aujourd’hui la littérature en liant les oeuvres écrites aux rapports sociaux, politiques, culturels, qu’elles suscitent. Toutefois, ce qui m’intéresse dans ce mouvement « de la liberté », dans cette « tempête-et-passion » qui oppose au rationalisme français une virulente critique en faveur de la dialectique et d’une réévaluation du subjectivisme passant par le romanesque et la poésie lyrique, c’est le sentiment d’appartenance à une communauté perdue, c’est le sentiment de s’unir autour de ce qui n’existe plus afin d’en faire non pas une poétique de la réappropriation, mais de la nostalgie, de la violence et du chaos.

C’est de cette manière que j’ai tendance à concevoir Tonu è timpesta, le blog littéraire conçu par Marc Biancarelli, Joseph Antonetti, Fabien Raffalli, Jean-Yves Acquaviva et Pierre Savalli, en novembre 2015, à savoir comme le lieu d’une prose névrotique, similaire à celle des auteurs de l’Arsenal, dans lequel des hommes et des femmes se réunissent pour s’étonner et se transporter dans le monde dans lequel ils vivent. S’étonner parce qu’il s’agit là de la caractéristique propre du tonnerre, celle de frapper violemment, avec surprise, le plus petit espace de la vie, s’étonner parce que tous les jours la guerre prend un visage différent, que les viols ne déchirent jamais la même femme et le même silence, que le doute demeure terré dans un coin de notre visage où l’on ne s’attendait pas à le voir sourdement apparaître. Transporter aussi parce que la tempête se trame et s’annonce entre les rayons du plus beau soleil d’été, parce qu’elle s’annonce violente, mais aussi dépaysante, que ce soit pour la langue corse ou pour les lecteurs de cette langue. Dépaysante la limpidité d’Antonetti, le docteur Ivanov de Fabien Flori, la chronique sur Mandelstam de Stefanu Cesari, dépaysant ce Viaghju in l’Aldilà qui compromet, déconstruit, sabote tant de rêves déchus, dépaysant parce que tous ces textes détruisent au plus haut point l’idée de vivre dans un pays qui ne serait pas la langue cruelle de la réalité. Pour reprendre les mots de Marc Biancarelli, Tonu è timpesta demeure une entreprise de vitalité, de la même façon que le sturm und drang en fut une, car « écrire, publier en corse, c’est souvent, encore aujourd’hui, résister, et résister non pas obsessionnellement en faveur d’une différence, mais face au mutisme assourdissant des indifférences ». Tonu è timpesta est une entreprise de vitalité, vitalité de la langue, vitalité de la littérature, parce qu’il s’agit d’une avant-garde, d’un groupe littéraire qui ne « se donn(e) (pas seulement) la main pour proposer une création vivante », mais qui comme l’explique Anna Boschetti, revendique dans un langage appartenant au discours militaire une position dans le champ littéraire, position dont le but est de rendre caduque « les arrières-gardes », ceux qui conservent le pouvoir, par une stratégie de détournement du capital, et la stratégie de ce groupe est simple, elle consiste à « dépoussiér(er) (la littérature corse) de l’habituel pathos ethno-centré dont on n’a pas fini d’être abreuvé ».

Dans cet article, je souhaiterais revenir sur la poétique de ce groupe, auquel je me dois, par souci d’honnêteté intellectuelle, de reconnaître mon appartenance, en analysant aussi bien les nouvelles que les chroniques parues. Dans un premier temps, je reviendrai sur les éléments de cette poétique commune, puis je voudrais montrer en quoi cette dernière s’oppose aux autres formes littéraires qui sont défendues ailleurs dans la littérature insulaire, ce sera alors l’occasion d’exprimer la pensée qui est la mienne, celle de voir ce groupe underground ouvrir la possibilité d’une littérature de combat hors d’Actes sud, un groupe inaugurant avec d’autres l’élargissement du champ littéraire sur Internet et la fondation d’un contre-pouvoir.

Le reste de l’article est consultable sur Zone critique.

Publicités