Le Sermon de Jean-Baptiste Predali

Quand j’ai évoqué les oeuvres de Jérôme Ferrari, j’ai souligné l’importance du processus de remémoration dans la construction d’une identité déchirée par la modernité. J’entends par là une identité hantée par les guerres du XXe siècle et les désoeuvrements du tourisme de masse. Sans doute faut-il insister sur ce phénomène du souvenir dans la construction des romans de Jean-Baptiste Predali, un phénomène qui permet à l’écrivain de construire non pas un roman historique, mais un roman de la mémoire, soit du rapport affectif que les personnages entretiennent avec le passé; l’on écrira un roman qui oppose à une chronologie, c’est-à-dire à une histoire définie par des mouvements idéologiques de toutes sortes, une contre-chronologie, propre à une conscience individuelle plongée dans son temps, détruite et ravagée par lui; car dans la chaleur étouffante de Borgo Serenu, au milieu des années de plomb, des milliers d’archives d’une famille de bourgeois, les sgiò, compromise dans la collaboration ou encore d’une affaire de meurtre conviant un ancien nationaliste à prendre la montagne, c’est une autre mémoire malade, similaire à celle des romans de Ferrari, qui se dessine devant les yeux du lecteur, un autre paysage moderne de la disparition et de l’égarement ressenti par tout un peuple déchu.

Le temps de la remémoration, la rupture brutale qu’il provoque avec la linéarité du roman réaliste, entraîne chacun des héros du côté de la légende ou du mythe par l’effacement des différences temporelles, la constitution d’un discours uniquement actuel, métamorphose des héros en «une pure mémoire»2. La parole remémorée d’un sermon augustinien relatant la morale du vieil évêque d’Hippone, lors de la chute de Rome, est remplacée, dans le cas de Predali, par une morale bossuetiste, faisant des personnages d’Une affaire insulaire,D’Autrefois Diana et de Nos Anges, de véritables êtres exemplaires censés mener le lecteur, de manière cathartique, sur la voie du bien.

Après tout, n’est-ce pas là le but du sermon, n’est-ce pas dans le souvenir de la parole de Dieu, dans sa réapparition au sein d’une mémoire anonyme, que se cherchent les conditions du pardon et de la conversion du chrétien? En d’autres termes, n’est-ce pas dans ce partage d’une culture détruite, d’une mémoire maladive, que se cache le pardon difficile que l’on cherchait tant dans les ouvrages de Jérôme Ferrari? N’est-ce pas dans cette esthétisation de la décadence à laquelle les personnages se livrent que l’on retrouve les éléments de fondation d’une culture corse re-fondée?

Afin de rendre compte de la dimension faulknérienne de l’oeuvre de Predali, j’analyserai l’importance du monologue remémoré dans l’édification psychologique des héros, cettepsyché faisant d’eux les porteurs d’une mémoire malade, les garants d’un retour vers le passé prenant la forme d’une affaire. Je reviendrai ensuite sur l’importance du monologue dans l’élaboration d’une contre-chronologie historique, en abordant l’étude linguistique que les différents narrateurs des trois romans accomplissent. À ce propos, je m’intéresserai à l’histoire familiale et nationale que les personnages se racontent à eux-mêmes. Je conclurai mon analyse en m’intéressant au Sermon sur les Anges gardiens de Bossuet, conférant à l’histoire et à la mémoire insulaire un modèle de représentation prestigieux, structurant l’ensemble du récit selon une visée pathétique et édificatrice, inaugurant une nouvelle identité insulaire.

Le reste de l’article est consultable sur le site de Zone critique.

Publicités