La Leçon de choses de Jérôme Ferrari

Dans La Route des Flandres, alors que le lecteur est plongé dans un amas de discours, de détails interminables sur la guerre, sur l’angoisse et sur la peur, alors que le lecteur ne cesse d’être joué, voire abusé, par une mémoire dont l’activité principale consiste à imbriquer les émotions, les souvenirs et les paroles d’autres personnages au coeur même d’une seule énonciation, c’est une leçon qui nous est adressée: une leçon sur le temps, une leçon sur l’histoire, une leçon sur la mort.

Ainsi parlait Acquaviva

On se souvient peut-être des paroles de Zarathoustra à l’heure de midi:« Silence! Silence! Le monde à l’instant même n’est-il devenu parfait? Que m’advient-il donc? De même qu’une légère brise, invisible, sur une mer étale danse, légère, d’une légèreté de plume, ainsi- danse sur moi le sommeil ». On se souvient sans doute de ces quelques paroles d’extase qui, jetées dans une chaleur étouffante, place ce personnage de la solitude, ce personnage du sublime, qu’est Zarathoustra au coeur d’une situation harmonieuse dans laquelle celui-ci disparaît. On se souvient de ces quelques paroles qui permettent au héros de Nietzsche de rompre enfin avec la vie des autres hommes, vivant dans les villes, vivant en famille, sans jamais se soucier de leur propre chemin vers la hauteur.

Marc Biancarelli, orphelin de Dieu

Comment ne pas songer, lorsqu’on évoque l’oeuvre de Marco Biancarelli, à la célèbre acception de Georg Lukács dans La Théorie du roman faisant de ce dernier « l’épopée d’un monde sans dieux »? Comment ne pas y songer, en effet, alors que Marc-Antoine Cianfarani, le héros d’un monde rural en pleine décomposition, répond aux errements littéraires de Marco, le héros de 51 Pegasi, dix ans plus tard, dans une Corse devenue une fiction pour touristes; comment ne pas revenir à ce thème de la maturité, si présent dans les écrits de jeunesse de Georg Lukács, si présent dans ce qui constitue la perte des idéaux que le gros oeuvre de Marco Biancarelli, depuis la publication de Prisonniers jusqu’à celle d’Orphelins de Dieu, ne cesse d’explorer, d’affirmer, d’inscrire dans la littérature corse contemporaine?